Mystique et figures mystiques

Pour la fête de Noël

En vous souhaitant de joyeuses fêtes de fin d’année, le blog Mystique et figures mystiques vous propose des extraits du Sermon pour la fête de Noël du mystique rhénan Jean Tauler (1300-1361):

« Un enfant nous est né, un Fils nous est donné » (Is. 9,5). Ce texte nous fait penser à la tout aimable naissance qui, tous les jours et à chaque instant, doit se réaliser et se réalise en chaque âme bonne et sainte, si elle veut bien y donner une amoureuse attention. Dans cette naissance, Dieu nous devient tellement nôtre, il se donne à nous en telle propriété, que personne n’a jamais eu une si intime possession. Il est nôtre, cet enfant, tout à fait nôtre, nôtre plus que tout autre bien. Il naît à chaque instant et sans cesse en nous. C’est de cette naissance que nous voulons parler (…)Il nous faut de toute nécessité un retour sur nous-mêmes pour que cette naissance s’accomplisse; il faut nous recueillir fortement, ramener et rassembler intérieurement toutes nos facultés, et les rappeler de toute dispersion à la concentration, qui rend plus puissantes toutes les choses unifiées. Si un tireur veut atteindre sûrement son but, il ferme un œil, pour que l’autre vise plus juste. Celui qui veut comprendre une chose à fond y emploie tous ses sens et les ramène en ce centre de l’âme d’où ils sont sortis. De même que tous les rameaux viennent du tronc de l’arbre, ainsi toutes nos facultés, celles de la sensibilité, celles de désir aussi bien que celles de l’action, sont unies aux facultés supérieures dans le fond de l’âme. Voilà l’entrée en nous-mêmes.

Si nous voulons maintenant sortir de nous, bien plus, si nous voulons nous élever en dehors et au-dessus de nous-mêmes, nous devons alors renoncer à tout vouloir, désir et agir propres. Il ne doit rester en nous qu’une simple et pure recherche de Dieu sans désirer d’avoir quelque chose en propre, et en quelque manière que ce soit. Sans aucun désir d’être, de devenir ou d’obtenir quelque chose qui nous soit propre, n’ayons que la seule volonté d’être à Dieu, de lui faire place de la façon la plus élevée, la plus intime, pour qu’il puisse accomplir son œuvre et naître en nous, sans que nous y mettions obstacle. En effet, pour que deux êtres puissent n’en faire qu’un, il faut que l’un se comporte comme patient et l’autre comme agent : pour que l’œil puisse percevoir les images qui sont sur ce mur, ou tout autre objet, il doit n’avoir en lui aucune autre image. N’eût-il même qu’une image d’une couleur quelconque, jamais il ne pourrait en percevoir d’autre, de même l’oreille qui est pleine d’un bruit ne peut en percevoir un autre. Ainsi donc si l’on veut recevoir, il faut être pur, net et vide.

C’est pourquoi saint Augustin nous dit : « Vide-toi pour pouvoir être rempli ; sors afin de pouvoir entrer » ; et ailleurs : « Ô toi, âme noble, noble créature, pourquoi cherches-tu en dehors de toi ce qui est en toi, tout entier de la façon la plus vraie et la plus manifeste ? (…) Si l’homme prépare ainsi la place au fond de lui-même, Dieu, sans aucun doute, la remplira tout entier ; sinon le Ciel même s’engouffrerait dans le vide, car Dieu ne peut laisser la moindre chose vide, c’est contraire à sa justice. Ainsi, fais silence, et le Verbe de cette naissance en toi sera prononcé et tu pourras l’entendre ; mais si tu parlais, il se tairait ! Ainsi, c’est en écoutant et en se taisant que l’on va au-devant du Verbe. Sors de toi-même, et il entrera. Plus tu sors, plus il entre, ni plus ni moins. » (…)

C’est au milieu du silence, au moment même où toutes les choses sont plongées dans le plus grand silence, où le vrai silence règne, c’est alors qu’on entend en vérité ce Verbe, car si tu veux que Dieu parle, il faut te taire; pour qu’il entre, toutes choses doivent sortir.

(Jean Tauler, Sermons, Paris, Cerf, 1991, p. 13-20).