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Portrait C DuyckClément Duyck, docteur en littérature et civilisation françaises de l’université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, professeur agrégé de Lettres modernes et chercheur post-doctorant au Group for Early Modern Cultural Analysis de l’Université catholique de Louvain (Belgique). Spécialiste de la littérature religieuse en France au xviie siècle, il est l’auteur d’une thèse intitulée Poétique de l’extase (France, 1601-1675), qui sera publiée chez Classiques Garnier en 2017. Ses recherches actuelles portent sur l’inspiration dans la poésie française du xviie siècle.

  1. Quelle définition donneriez-vous du mot « mystique » ?

Mon approche me conduit à parler de « littérature mystique » plutôt que de « mystique », pour désigner un massif d’écrits du xviie siècle français qui ont pour point commun de traiter de modes d’« expérience » du divin. Le mot de « littérature » appliqué à ces écrits peut de prime abord sembler surprenant, non seulement par son caractère anachronique, mais encore parce que cette « littérature mystique » recouvre une grande diversité de fonctions (pratique ou théorique, pastorale, confessionnelle, etc.) et de destinations (de la lettre de direction privée au traité imprimé à grande diffusion). Ce recours à la « littérature » s’avère néanmoins particulièrement opérant dans la mesure où il autorise une perspective critique proprement littéraire, qui consiste à observer la façon dont ces discours tournent autour de l’expérience qui les fonde, et comment, en tournant ainsi, ils produisent et rendent visibles des procédures poétiques particulières. Dans ce cadre, le motif mystique de l’expérience apparaît comme projeté sur une trame langagière qui devient l’objet exclusif de l’analyse.

  1. Pourquoi avez-vous choisi ce champ d’études ?

J’ai été frappé par la beauté et l’étrangeté de certains de ces écrits, qui tendent vers une forme d’illisibilité. J’ai voulu comprendre comment ils faisaient sens. Ce corpus « mystique » s’est en quelque sorte offert comme le prolongement d’une interrogation qui s’est d’abord nourrie de la lecture d’œuvres comme celles de Stéphane Mallarmé ou de Samuel Beckett, qui organisent (chacune fort différemment) un ratage du sens signifiant.

  1. Les figures mystiques et/ou ouvrages mystiques qui ont marqué votre activité de recherche et votre parcours intellectuel et/ou personnel.

Outre la poésie de Jean de la Croix, je me suis passionné dans le domaine français pour l’œuvre de Claude Hopil, en particulier son recueil des Divins Élancements d’amour (1628), qui offre à mon sens la forme la plus aboutie du lyrisme chrétien en langue française. La poésie de Jean-Joseph Surin, celle de Jean de Labadie ou de Madame Guyon me touchent également, malgré leurs maladresses, parce que ces auteurs parviennent à emprunter une voie lyrique originale dans la seconde moitié du xviie siècle, époque que la critique considère volontiers comme celle d’une « crise du lyrisme ». La référence à une expérience mystique permet en effet de mettre en œuvre une puissance d’énonciation que les fictions fatiguées du Parnasse ne sont plus capables de fournir. Enfin, je mentionnerai ces ouvrages importants à mes yeux, pour leur qualité littéraire, leur valeur intellectuelle et leur importance historique, que sont la Vie et Le Château de l’âme de Thérèse d’Avila, Le Traité de l’amour de Dieu de François de Sales et les Œuvres du pseudo-Denys l’Aréopagite.

  1. Quelle est à votre avis l’actualité de l’étude de la mystique ou d’une réflexion sur la « mystique » dans le monde contemporain ?

Plutôt que d’actualité de la mystique, je parlerais de modernité de la littérature mystique. Certains de ces écrits, envisagés d’un point de vue littéraire, sont porteurs d’une recherche poétique ambitieuse. Le discours mystique fait en effet de l’inadéquation revendiquée de la langue à son objet une question centrale, dont les réponses ne sont pas sans évoquer les résultats de certaines avant-gardes littéraires dont je viens d’évoquer quelques noms. Ainsi considérée, la littérature mystique engage à une évaluation critique des présupposés qui régissent la relation entre le locuteur, la langue et la réalité.

  1. Quelle place donner aujourd’hui à l’étude de la mystique au sein des Universités et des centres de recherche ?

Si j’ai pu trouver à la Sorbonne Nouvelle un cadre très accueillant pour mon doctorat de littérature française, la littérature mystique occupe tout de même une place mineure dans le champ des études dix-septiémistes par rapport aux classiques. Le succès des études baroques il y a une cinquantaine d’années a heureusement contribué à mettre en lumière et rendre légitime l’étude de ce pan de l’histoire littéraire française dans lequel la littérature mystique a pu trouver une place. Cette perspective « baroque », avant tout esthétique, n’a toutefois plus grand-chose à nous apprendre sur la littérature mystique, qui mérite un statut spécifique dans l’histoire littéraire du xviie siècle, ne serait-ce qu’au titre de l’abondance de sa production durant cette époque. La recherche universitaire de ces dernières années prouve en effet que l’étude de cette littérature permet d’enrichir la connaissance que nous avons de ce siècle et plus largement du fait littéraire sur des sujets qui concernent de nombreux spécialistes, tels que la question du lyrisme, la notion d’auteur, l’histoire des idées et des représentations, la théorie des genres littéraires, l’histoire des émotions, ou encore la théorie de l’énonciation.

  1. Quel(s) ouvrage(s) « mystique(s) » conseillez-vous à tous ceux qui souhaitent découvrir ce genre littéraire ?

La poésie de Jean de la Croix serait une bonne entrée en matière, en particulier les très beaux Cantique de la Nuit obscure et Cantique spirituel, tels qu’on peut les lire dans la traduction de Jacques Ancet parue dans l’édition bilingue NRF Poésie.

Je conseillerais également la lecture des brefs écrits du pseudo-Denys l’Aréopagite, qui sont au fondement de la théologie mystique chrétienne médiévale et moderne. Même si une tradition critique millénaire a souligné avec constance la difficulté et l’obscurité de cette œuvre, notamment de la Théologie mystique, je crois qu’elle est en fait d’un accès assez simple, dans la mesure où elle fait apparaître de façon explicite la corrélation entre pensée théologique de la négation et travail poétique de l’obscurité.

Je conseillerais enfin La Vie par elle-même de Thérèse d’Avila, classique de la littérature mystique où l’auteur travaille non sans difficultés à construire le récit de sa propre sainteté, et La Science expérimentale des choses de l’autre vie de Jean-Joseph Surin. La seconde autobiographie, écrite au début des années 1660, a pour point de départ l’exorcisme qu’a mené son auteur jésuite lors de la possession de Loudun dans les années 1630. Elle fait le récit du déraillement de Surin dans la maladie, l’enfermement, la certitude de la damnation, puis d’une guérison. Ce récit éprouvant permet à la fois de saisir la situation historique du « mystique » en France, personnage nouveau au xviie siècle, et de penser le délire (de la narration en l’occurrence, qui hésite constamment entre troisième et première personne) comme ce qui serait la part mystique de l’écriture.