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A. feneuilAnthony Feneuil, Maître de conférence en théologie à l’Université de Lorraine, spécialiste des rapports entre philosophie et théologie à l’époque contemporaine. Ouvrages publiés : Bergson. Mystique et philosophie (Paris, PUF, 2011); Le serpent d’Aaron. Sur l’expérience religieuse chez Karl Barth et Henri Bergson (Lausanne, L’Âge d’Homme, 2015).

1). Quelle définition donneriez-vous du mot « mystique » ?

La difficulté avec le terme de mystique, c’est qu’on oscille entre une définition technique trop restrictive (une expérience d’union transformante à Dieu, dans la théologie chrétienne) et une application du terme à une variété infinie de phénomènes, qui finit par le diluer. Il me semble toutefois qu’il faut résister à l’envie, contre les usages abusifs de la notion, de trop la restreindre. Il se dit quelque chose de la mystique jusque dans le flou de la notion, parce qu’il s’agit dans la mystique d’une frontière, d’une limite de ce que l’on peut dire et connaître. L’étude de la mystique, même et surtout son étude rigoureuse, met donc toujours en cause nos catégories et notre pouvoir de connaître. C’est son grand intérêt.

2). Pourquoi avez-vous choisi ce champ d’études ?

Comme Ghislain Waterlot, je m’inscris dans la continuité des avancées de Henri Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion : et si la mystique pouvait être « un auxiliaire puissant, comme dit Bergson, de la recherche philosophique » ? Que gagnent la philosophie et la théologie à étudier les textes des mystiques, et à regarder ce qu’ils ont fait pour essayer de comprendre la spécificité de leurs expériences et de leurs discours ? N’y a-t-il pas là des ressources de connaissance, ou de réflexion sur ce qu’est la connaissance, qui ne se trouvent pas ailleurs ? Ce sont ces questions qui m’ont conduit à m’y intéresser.

3). Les figures mystiques et/ou ouvrages mystiques qui ont marqué votre activité de recherche et votre parcours intellectuel et/ou personnel.

Grégoire de Nysse (évêque du IVe siècle) et Thérèse de Lisieux (adolescente carmélite du XIXe siècle). Tout semble les opposer, ce sont pourtant deux mystiques du mouvement, de la nuit et, pourrait-on dire, de l’excès. Ce sont aussi deux écrivains, et qui ont tous deux réfléchi aux difficultés et aux promesses de l’écriture dans la transmission de l’expérience mystique.

4). Quelle est à votre avis l’actualité de l’étude de la mystique ou d’une réflexion sur la « mystique » dans le monde contemporain ?

Mieux vaudrait peut-être pour l’étude de la mystique qu’elle reste inactuelle : cela éviterait qu’on y cherche des recettes de développement personnel, ou des solutions à nos problèmes politiques, voire une puissance de renouvellement du sentiment religieux, entre l’athéisme des sociétés sécularisées et les tentations du fanatisme. Pourtant, il y a peut-être tout cela dans la mystique, mais il faudrait d’abord écouter ce qu’elle a à dire, entendre les questions qu’elle nous pose plutôt que lui poser les nôtres.

5). Quelle place donner aujourd’hui à l’étude de la mystique au sein des Universités et des centres de recherche ?

La mystique est passible, comme tout le reste, d’une étude positive (historique, littéraire, philologique…). Cette étude est nécessaire, elle permet parfois de renouveler considérablement le regard porté sur une figure apparemment connue, ou au contraire de donner toute son ampleur à des figures encore à découvrir (je pense aux travaux de Claude Langlois sur Thérèse de Lisieux, par exemple, ou au travail de Mariel Mazzocco sur Jean-Jacques Olier). Mais encore une fois, la mystique est aussi ce qui met en crise toutes les connaissances positives que nous pouvons accumuler sur elle. Son étude est alors d’autant plus nécessaire.

6). Quel(s) ouvrage(s) « mystique(s) » conseillez-vous à tous ceux qui souhaitent découvrir ce genre littéraire ?

Henri Bergson bien sûr, Les deux sources de la morale et de la religion, pour comprendre en quoi l’étude de la mystique peut changer un regard philosophique. De Grégoire de Nysse, quelques pages de son commentaire du Cantique des cantiques ou encore de sa Vie de Moïse. Et de Thérèse de Lisieux, ses Lettres à ma mère bien-aimée ou le Poème de septembre, édités par Claude Langlois au Cerf.

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